Académie des Langues Dialectales
Aire linguistique romane

35ème anniversaire (1982 - 2017)

L’écrit en langue monégasque.  Peut-on parler d’une littérature en monégasque ?

Eliane Mollo

 

Lors d’une soirée de remise des prix du concours de langue et culture monégasques organisée par la Mairie, S.A.S. le Prince Rainier III me posa cette question : « Peut-on parler d’une littérature en monégasque ? »

 

Je pris alors conscience du fait que nos recherches portaient essentiellement sur la langue et sur son enseignement. Nous étudions, certes, les textes écrits afin de permettre aux élèves du second cycle d’accéder aux œuvres que nous qualifiions, sans le justifier, de littéraires.

 

En tant que linguiste, aucune langue ne m’est indifférente et la sauvegarde des dialectes est, pour moi, un but important de la défense du patrimoine immatériel de l’humanité.

 

Mais, ce patrimoine le connaît-on bien ? A Monaco, certains l’illustrent et le protègent en l’écrivant, d’autres en l’enseignant, d’autres encore en essayant de comprendre et de faire comprendre les mécanismes profonds qui sous-tendent nos parlers. Or, si nous en cernons assez aisément les particularités linguistiques, nous nous projetons souvent dans la conceptualisation de la notion de littérature qui régit les « grandes langues » pour en étudier les spécificités esthétiques de leur expression écrire. Ce cadre nous paraît universel ; en fait, nous y recherchons notre « petite » place.

 

Afin d’éviter à la fois les ornières de cette forme de littéralité et une réponse subjective et passionnée : oui, il existe bien une littérature en monégasque, nous avons décidé, avec Dominique SALVO et Claude PASSET d’unir nos efforts et de présenter une vision d’ensemble de l’expression écrite en monégasque.

 

Il s’agit, en ce qui concerne cet idiome, d’un premier travail sur ce thème. Notre approche témoignera de notre souci d’exhaustivité, mais les résultats de notre réflexion sont bien imparfaits !

 

Notre contribution à l’hommage au Prince Rainier III est une réponse incomplète à sa question, mais nous avons œuvré en suivant son conseil : « Travaillez (…..), soyez lucides » [1].

 

PEUT-ON PARLER DE LITTERATURE EN MONEGASQUE ?

 

0.- INTRODUCTION

 

0.0.- Le premier livre en monégasque : A Legenda de Santa Devota « La légende de Sainte Dévote » de Louis Notari (1927) est, selon le sous-titre de l’auteur, « une légende rimée ». Le choix du genre poétique n’est pas anodin ! Cette œuvre fondatrice oriente d’emblée l’expression écrite en monégasque, vers une perspective esthétique. Le poète s’en défend « je n’ai pas la moindre prétention littéraire » annonce-t-il dans le préambule (p.10) ! Mais l’ornière est tracée et, après lui, tous les auteurs monégasques s’engageront dans l’écriture poétique théâtrale ou s’exerceront à l’art du conte.

 

0.1.- Faut-il pour autant parler de littérature ?

                Certes, les œuvres sont écrites en monégasque, en dialecte diront certains. Et ceux-ci de penser, encore aujourd’hui, qu’un code dialectal, peut-être même est-ce un patois, ne permet d’accéder ni à la beauté, ni à l’excellence que suppose la littérature.

                Parmi d’autres, les sociolinguistes (cf. infra) assurent, sans doute avec raison, que seul le temps est le garant de la justesse d’une évaluation littéraire. Mais cependant, 1927, date de la parution de « Santa Devota », est une époque trop récente pour mesurer les écrits à l’aune de la durée !

                Mais, au fait, qu’est-ce que la littérature ?

                Après maintes recherches et la lecture d’ouvrages variés de M. Blanchot à R. Jakobson, nous avons décidé de choisir une définition qui neutraliserait les différences et tiendrait à des critères historiques acceptables par le plus grand nombre, celle d’un dictionnaire. La littérature est donc : « un mode d’expression incluant les écrits qui ne limitent pas leur objet à la simple communication, mais manifestent des exigences d’ordre esthétique, une recherche de la qualité, de la valeur » (Grand Dictionnaire des Lettres, Larousse, 1989).

                Indépendamment de la langue, la valeur esthétique de l’œuvre est bien prépondérante, mais, encore une fois comment l’évaluer, surtout dans le cadre d’un dialecte ?!

                Enfin, me fait-on souvent remarquer : si peu d’écrivains pour un nombre confidentiel de lecteurs, est-ce là une émulation suffisante ?

                Et surtout, et surtout… le monégasque se meurt, ces auteurs connaissent-ils assez bien cette langue pour l’utiliser à l’écrit ? D’emblée, nous pouvons les rassurer. Pour certains, le monégasque a été leur langue maternelle, les autres l’ont parlé en même temps que le français donc dès leur enfance, et, ont pallié largement les lacunes éventuelles par les années de réflexions et de discussions passionnées, surtout sur le lexique, sur « ë parole sciurie », (les mots fleuris) de leur idiome.

                Peut-on parler de littérature en monégasque ? La passionnée de dialecte, que nous sommes, aurait bien voulu répondre oui d’emblée.

                Mais dans l’intérêt même du monégasque et de nos « parlers » nous avons pensé qu’il fallait étudier cette problématique avant de donner un avis.

                En tenant compte qu’il s’agit d’une écriture en dialecte nous avons voulu en multiplier les approches.

                Une première étude sur les écrits monégasque se doit d’être exhaustive dans les questions si elle n’est pas complète dans les réponses.

                Au cours de cette communication, nous examinerons les paramètres sur lesquels sont basés, d’après la plupart des spécialistes, les critères pour une évaluation littéraire.

                Nous étudierons :

1.- Les conditions d’émergence de la littérature afin de situer socioculturellement les auteurs en monégasque. Nous y aborderons la définition du métier d’écrivain.

2.- Les critères esthétiques et leur appréhension par ces mêmes auteurs.

3.- La relation auteur/lecteur, ses incidences en littérature et nous l’appliquerons à l’écriture en monégasque.

4.- Quelques spécificités phrastiques, discursives et lexicales du monégasque et leur incidence sur l’application de la fonction poétique à l’écrit.

5.- Les genres littéraires.

6.- Nous terminerons par la thématique de façon brève car elle a été étudiée au cours du précédent exposé de Claude Passet.

 

1.- Contexte culturel.

 

1.0.-

1.0.0.- Ailleurs, la naissance de l’écrit a souvent été préparée par une longue gestation. En Italie, par exemple, apparaissent d’abord les écrits à caractère pratique, dans un latin de compromis en partie « latin », en partie en langue vulgaire et même vernaculaire (inventaires, glossaires,… actes notariés).

                « La scripta vulgaire émerge peu à peu, justement de ce magma multiforme, […]. Transférer les sons et les séquences syntaxiques de la langue parlée en signes graphiques organisés demandait donc de l’expérience acquise sur le terrain des traditions préexistantes qui puissent servir de matrice »  [Francesco Sabatini, 2004, p.256].

                Ce n’est donc pas un effet d’irruption imprévue de l’affirmation authentique de la langue parlée. On ne compte, d’ailleurs, qu’une douzaine d’écrits en langue vulgaire sur l’ensemble de l’Italie à l’aube du XIIIème siècle.

 

1.0.1.- Dans « Storia della letteratura piemontese », Camillo Brero nous conforte dans cette idée : anche in Piemonte, comme nelle altre zone del mondo romano, les prima attestazioni di prosa in lingua volgare sono dodumenti di archivio e statuti, assai importanti sotto l’aspetto linguistico e filologico, ma privi spesso de relevanza letteriria » [ C Brero, 1981, p.27]. Les premières œuvres en piémontais remonteraient, toujours d’après C. Brero, aux « sermons subalpins » au XIIIème siècle !

 

1.0.2.- La littérature en langue d’Oc peut s’enorgueillir des legs des troubadours.

 

1.0.3.- La poésie sicilienne serait, au XIIIème siècle « la première expression de la poésie lyrique en Italie » [Vittorio Russo, 2004, p.354].

 

 

1.0.4.- Le passage à l’écrit de la langue monégasque, qui donc n’ eut lieu qu’au début du XIXème siècle (cf. D. Salvo et Cl. Passet), n’a pas bénéficié de tels substrats, ni au niveau linguistique, ni au niveau littéraire :

 

  • Les documents légaux qui auraient pu être hérités des siècles passés sont pratiquement inexistants ‘cf. D. Salvo, Cl. Passet). Cela se comprend aisément ; si l’on peut retrouver quelques minutes de procès, il est difficile de trouver des documents officiels en monégasque : depuis le XIVème siècle la Seigneurie, puis Principauté de Monaco, est régie d’abord par le « droit banal » et non par « le droit féodal » classique. Monaco a été dès lors un état à part entière, bien que souvent sous protectorat étranger, donc un état souverain dont les documents ont toujours été écrits dans la langue officielle de chaque époque, et … ce n’était pas le monégasque.
  • Quant à l’expression artistique, L. Notari l’a bien précisé : « nous ne possédons absolument aucune littérature monégasque, ni écrite, ni orale » [1927, p. 8].

 

1.0.5.- En outre, étant donné le contexte particulier de Monaco, les auteurs ne se sentent pas les héritiers de littératures proches ou affinées.

                D’ailleurs, lors de l’élaboration de la graphie monégasque L. Notari n’écrit-il pas : « Persuadé tout d’abor que malgré sa grande affinité avec le génois, notre langage aurait pu être considéré comme un dialecte appartenant à la famille provençale, j’avais commencé à l’écrire en me servant des notations adoptées par le Félibrige, mais je tombais dans des complications qu’il fallait à tout prix éviter. Je ne fus pas plus heureux en recourant aux notations génoises et finalement c’est en m’approchant  le plus possible du latin que j’ai cru trouver la solution la plus simple. »

                La filiation graphique privilégiée est donc celle avec la langue-mère, excluant, par le fait même, les idiomes contemporains.

 

1.0.6.- Cet affranchissement de l’exemplarité des autres langues est récurrent et se répercute dans la vision du cadre esthétique de l’écriture entraînant, comme nous le verrons, une fermeture aux écoles littéraires et un certain « laxisme » vis-à-vis des règles.

                Aussi doit-on vraiment s’étonner que la première œuvre écrite soit un long poème de plus de 1.200vers sans l’appui ni d’une graphie, même embryonnaire, ni d’une grammaire, ni d’un dictionnaire ? (cf. D. Salvo, Cl. Passet)

                Ces outils du savoir n’existeront pas jusqu’en 1960 ! Et, bien sûr,  personne n’avait encore proposé des règles, mêmes sommaires, pour la versification en monégasque !

                C’est tout à fait conscient de ce désir, de cette volonté d’être libre que L. Notari précise : « dégagé de toute obligation rituelle pour ce qui concerne le métré et la strophe, je pensais que cette tentative serait accueillie avec indulgence », [L. Notari, 1927, p.10].

 

1.1.-  Mais qui sont ces auteurs qui écrivent en monégasque ?

 

                1.1.0.- Au début des grandes littératures européennes, du Moyen Age en particulier, de nombreux auteurs conservent l’anonymat. Mais au début du XXème siècle, les écrivains sont habitués depuis longtemps à signer leurs œuvres, et donc, à s’identifier comme des représentants reconnus de leur communauté.

                A Monaco, dans le contexte particulier de la défense de la langue, les auteurs se doivent d’être des hérauts et de ce fait, il est impensable qu’ils cachent leur identité.

 

                1.1.1.- On peut regretter cependant que quelques-uns n’aient pas fait éditer leurs œuvres. Certes, il faut bien le dire, le nombre restreint de lecteurs potentiels n’engage ni les éditeurs, ni les écrivains à assumer des frais si le nombre des pages n’est pas conséquent. Le Gouvernement Princier et la Mairie, fort heureusement, encouragent ces publications en langue monégasque en les finançant,  souvent par le biais d’associations culturelles comme le Comité National des Traditions Monégasques.

 

                1.1.2.- Ces écrivains en langue monégasque ont été et sont encore aujourd’hui des personnes connues et reconnues par la communauté monégasque comme les fondateurs lointains des littératures européennes, ce sont des gens cultivés qui ont souvent mené de front une production écrite et un réel engagement dans les associations qui défendent la langue et la culture monégasques.

Ce qui nous a frappés chez eux, c’est leur forte personnalité qui transparaît d’ailleurs dans leurs œuvres. Ce doit être souvent le cas chez ces femmes et ces hommes qui poursuivent un idéal, en l’occurrence rendre une visibilité à leur identité linguistique et culturelle. Ainsi lorsque nous avons lu les propos de Francesco Pastronchini au sujet du grand poète piémontais Arrigo Frusta :        « Frusta !

Piemontese nel modo più testardo ! “ [cf. C. Brero, 1963], nous avons immédiatement pensé qu’on pourrait les appliquer à presque tous les auteurs en monégasque; c’est en tout cas ce que l’on pourrait dire de Georges Franzi, qui a tant écrit et si peu publié, et qui, surtout a mis toute son énergie dans la mise en place et la promotion de l’enseignement du monégasque :

                                FRANZI !

                                Munegascu ünt’u modu u ciü testardu !

Et, comme les amis de A. Frusta, nous pourrons ajouter : « sa tute le bon-e qualità che a së stërmo, come ant ël pan, sota la scorsa » (Picin Pacot – Nossi ‘d diamant da Ij Brandi n° 184 du 1/5/1954 cité par C. Brero, 1983]. « Il sait (à la saveur de) toutes les bonnes qualités qui se cachent, comme dans le pain, sous la croûte » (trad. litt.).

                Leur culture personnelle et leur grande connaissance de la société monégasque ont conforté la langue et ont permis à ces auteurs d’écrire leur parler sans l’aide d’outils savants. Mais c’est leur force de caractère associée à une intense prise de conscience de leur identité qui les a conduits à l’écriture en monégasque au mépris de tous les préjugés qui planent encore sur les dialectes.

 

1.2.- Mais ces auteurs sont-ils pour autant des écrivains ?

 

1.2.0.- Roland Barthes [1953, 1964] oppose l’  « écrivain » qui fait du langage un usage artistique à l’ « écrivant » qui fait du langage un usage pratique. Nous retiendrons plutôt la définition de l’homme de lettres, les trois différents déterminants de l’état d’écrivain : 1) la visée artistique (cf. R. Barthes),  2) la responsabilité personnelle,  3) le statut professionnel (cf. Larousse, 1989, p. 485).

                Nous traiterons d’abord, dans l’optique de la définition précitée, le métier d’écrivain. Dans le point suivant nous développerons leurs objectifs esthétiques et la responsabilité personnelle qui sera également évoquée lors de notre réflexion sur la langue.

 

1.2.1.- Exercer le métier d’écrivain signifie en vivre.

                Jusqu’au XVIIIème siècle prévaut le mécénat, mais la lettre de Samuel Johnson à Lord Chesterfield sonne le glas de ce procédé : Johnson refusait l’aide du mécène et de tout mécénat pour l’édition de son dictionnaire comme le signale R. Escarpit  [1992]. Mais celui-ci n’oublie pas d’ajouter qu’encore aujourd’hui rares sont ceux qui peuvent vivre du produit de leurs œuvres. Beaucoup ont, en fait, un second métier.

                Si l’on observe les débuts des littératures de nos pays nous remarquons pourtant que la prise de conscience de la fonction esthétique a provoqué l’émergence de vocations d’écrivains qui ont alors considéré l’écriture comme un métier. On peut citer les troubadours des pays d’Oc ou d’Italie et les trouvères de langue d’oïl.

                Mais le mécénat a (plus ou moins) disparu, les éditions chères, et nous l’avons déjà dit (cf. supra) à Monaco il y a peu de lecteurs.

                Tout cela n’est peut-être pas une excuse et force est de constater qu’aucun auteur en langue monégasque n’a fait profession d’écrivain, même si certains (cf. L. Principale) ont attendu l’heure de la retraite pour bénéficier du temps nécessaire que demande l’écriture.

                S’ils ne sont donc pas officiellement écrivains, est-ce à dire qu’ils ne peuvent en revendiquer le titre « honoris causa » ? Surtout si l’on tient compte du vieil adage que nous rappelle L. Notari [1927, p.] « Poeta nascitur, orator fit » (On naït poète, on devient orateur). D’autant plus que l’on connaît « des littératures  alimentaires » (romans policiers…) qui sont souvent considérés comme une sous-littérature.

 

2.- Ces auteurs ont-ils des objectifs littéraires ?

 

2.0.- Avoir des objectifs littéraires suppose le désir de viser le Beau, et, pour l’écriture, ce que l’on a longtemps appelé les « Belles Lettres ». La fonction poétique,  qui, d’ailleurs ne se réduit pas à la poésie, est caractérisée par « la visée du message en tant que tel » et met en relief « le côté palpable des signes ». Cette vision de la littérature, que beaucoup partagent, se rattache, en fait, à ce que l’on appelait dans les années 20 « la littéralité » c’est-à-dire « ce qui fait d’une œuvre donnée, une œuvre littéraire (cf. Jakobson – La nouvelle poésie russe, 1919). Les œuvres seraient le résultat de procédés spécifiques et le Beau, la fonction esthétique, serait indépendant, dans la littérature, de toutes les autres fonctions du langage : de l’influence sur celui qui lit à ce que l’on veut dire, de ce que l’on signifie à la fonction émotive, tout est subordonné au poids et à la valeur des signes linguistiques. Mais la notion de littérature est variable selon le temps et l’espace.

                Malgré tout nous essaierons de déterminer le rôle du « Beau » chez les auteurs en langue monégasque.

 

2.1.- Mais d’abord quels sont leurs objectifs « avoués » ?

                Sans nul doute et surtout au début, ces écrivains ont souhaité maintenir leur langue en l’écrivant « après avoir déploré de tout cœur que ceux qui nous ont précédés ne nous aient laissé rien d’écrit dans le dialecte qui leur était familier, que nous reste-il à faire ? […..] Essayer d’écrire comme nous parlions avec nos vieux, comme nous parlons encore entre nous » [L. Notari, 1927, p. 9].

                Ces phrases du poète monégasque nous amènent à réfléchir sur quelques points :

  • En premier l’écriture n’est pas destinée à rendre la langue noble. Pour les auteurs monégasques en général, il n’est jamais fait mention du fait que leur langue serait valorisée par l’écrit, elle serait seulement protégée.

Il n’est donc pas question, et nous le verrons dans l’utilisation de la langue,

de viser à une normalisation, à une codification du monégasque écrit, afin d’obtenir un niveau de langage plus élevé :

 

                               E a stessa cosa per cadün dialetu.

                               U lascià andà è nurmale, ün tütu

                               U mundu, per di prosa o puesia

                               E aili üna verità ün biulugia.

                                                                              L. Barral [1983]

 

Traduction littérale : c’est la même chose pour chaque dialecte, le laisser-aller (laxisme) est normal dans le monde entier (tout le monde), pour dire prose ou poésie. C’est là une vérité en biologie (biologique).

 

  • En deuxième lieu, la prépondérance du parler oral sur l’écrit est la règle. Elle sera partagée par tous les successeurs de L. Notari, non seulement dans un souci de protéger le parler mais aussi dans une optique esthétique : le monégasque est « harmonieux »  (L. Notari), « elegante, ciairu, simpliciu (élégant, clair,simple) (L. Barral) ; il faut utiliser les qualités orales d’ « u belu munegascu » (G. Franzi).

 

2.2.-  Bravant les préjugés les auteurs monégasques osent trouver « beau » ce qui pour tous n’était qu’un patois. Et malgré le contexte sociolinguistique de l’Europe, ils s’emparent de l’écrit, du noble écrit et « y transposent » leur dialecte !

                C’est alors que chacun a dépassé la simple écriture utile de militant de la langue, pour exprimer tout le plaisir que lui procure le fait d’écrire en monégasque : les « grandes langues » de l’école.

 

-     N’ont pas le monopole de l’expression des sentiments et des idées, des belles descriptions et des exposés philosophiques : « à un moment donné de mon existence j’ai senti le besoin impérieux [….] de me replonger dans l’harmonie des sons et des mots pour recréer l’ambiance d’un passé où tout me paraissait serein, lumineux, savoureux parfois, exquis toujours. Et quelle musique aurait pu mieux satisfaire mon cœur que celle de ma langue maternelle : le monégasque ? […..]  tout  peut s’exprimer ou se décrire en monégasque. » [P. Cherici-Porello, 1966, p.7]. De même dans le poème « Félibrige, première préface [des] Bülüghe munegasche »  L. Notari [1941] nous dit tout le bonheur et la fierté qu’il a éprouvés à écrire sa langue :

 

E sempre, sempre u meme riturnelu « Nun ste ciü scrive ün Corsu o ün Pruvençau…. O ün Munegascu…mortu e suterrau : scrivi ‘n Francise… che e tantu belu ! »

 

Nun ru ste ciü a di, pe ‘amu d’u Cielu, e cerche de capi che e pecau de cumpara ‘n calen.. a ün fanau, o ün gussitu… a ün gran vasselu. […]

 

Per nui, che Diu ne lasce

Cantarela e mite ün puesia

Ru parla che parlavemu ün famigllia,

E gia üna maraviglia.

 

Traduction de l’auteur :

 

Et, c’est toujours le même refrain :

« N’écrivez plus en corse ou en provençal,

ou  en monégasque… déjà mort et enterré :

employez le français qui est si beau !

 

Cessez de le dire, pour l’amour du Ciel,

Et tâchez de comprendre que c’est une erreur

De comparer un calen à un phare,

 ou une petite coque de noix à un grand vaisseau.

 […]

 

Pour nous, le fait que Dieu nous  permette

de chantonner et de mettre en vers

le langage que nous parlions en famille,

c’est déjà une merveille !

 

 

2.3.-  Ces auteurs, baignés dans une approche esthétique de leur langue, ne peuvent faire l’économie de la recherche du Beau dans leurs écrits !

                Cependant il ne faut pas « plaquer »  les codes littéraires que l’on utilise dans l’étude des Belles Lettres à l’école ou à l’université sur une langue qui a un conteste socioculturel différent.

                Presque tous les autres pensent que c’est le monégasque lui-même qui leur apporte les matériaux nécessaires à une belle construction écrite. Ils utilisent le monégasque comme un code commun qui offre au scripteur et au lecteur le sens des mots et des connotations qu’ils partagent. Ils recherchent peu l’utilisation personnelle d’un vocable ou d’une expression. Ils semblent surtout vouloir retrouver par l’art et non par des techniques linguistiques ce qui beau…ou laid, précis ou évocateur (cf. infra – utilisation de la langue). A ma connaissance, seul L. Barral [1983, p. 16] a revendiqué une esthétique personnelle :

 

Dunca cari […]

Me perduneri de u me decoru

Va cun sciami de parole, de pensieri,

Per pruva de veste de sea, d’oru

                               De vülüu…cun fi driti

                               O üncrujai… i mei scriti.

 

Traduction littérale : Donc, chers […] vous me pardonnerez si mon décorum (dignité) va avec des essaims de paroles, de pensées, pour essayer d’habiller d’or, de soie, de velours, avec des fils droits ou croisés… mes écrits.

 

 

3.- La relation auteurs/lecteurs.

 

3.0.- On souscrit généralement à l’idée que « l’on ne doit pas commettre l’imprudence de considérer comme écrivain un auteur vivant » [R. Escapit, 1992]. C’est donc après sa mort que l’on peut le définir comme membre d’une communauté littéraire.

                Il y aurait ainsi deux sortes de lecteurs ceux qui, contemporains de l’auteur, l’apprécient ou le refusent dans un même contexte de goûts et d’idées – Et les autres, ceux qui ont, en quelque sorte, le pouvoir de déterminer s’il a une certaine valeur ou une valeur certaine.

                Les écrits monégasques peuvent désormais commencer à être « évalués » selon le paramètre énoncé.

                Mais, étant donné l’extrême liberté d’écriture, le refus de toute école et de règles imposées, les œuvres en monégasque seraient presque intemporelles, si leurs auteurs ne portaient pas en eux les marques culturelles de leur époque.

                Il n’en reste pas moins que, étant donné l’absence volontaire de modèles littéraires qui représenteraient les critères de beauté de leur temps, des auteurs de 2005 ou de 1930 ne sont pas à proprement parler « datables ». Il y a donc une homogénéité paradoxale : mort ou vivant, l’écrivain monégasque est avant tout lui-même. Il est difficile dans ces conditions de comparer, de distinguer une évolution et d’estimer une « amélioration » des techniques poétiques par exemple.

                Chaque auteur est si atypique qu’il suscite par le fait même un intérêt.

 

3.1.- Si nous étudions les lecteurs on pourrait supposer que, comme partout, la littérature est réservée à une élite. Or aucun auteur n’a souhaité écrire pour une minorité dominante qui aurait le savoir et le pouvoir de définir ce qui est bien. Au contraire, le fait d’utiliser le dialecte qui possède un registre de langue commun à toutes les classes de la société (cf.  infra), les a aidés à faire participer toutes les couches de la population monégasque à cette « maraviglia » (cf. L. Notari) de lire leur parler. Et cela est amplifié par le fait qu’il existe une grande convergence de sentiments, de sensations et d’idées entre les lecteurs visés par ceux qui écrivent : les Monégasques, et , par l’écrivain lui-même.

                Bien sûr, étant donné le contexte actuel qui va vers la mondialisation, les nouvelles générations auront sans doutes des réactions différentes.

                Enfin, comme les textes s’adressent à l’ensemble des Monégasques, ils restent accessibles à l’ensemble des non-autochtones qui, évidemment, comprennent ce parler.

                Tout cela ne correspond pas tout à fa           it à ce que l’on entend généralement par littérature, et surtout pas à l’approche scolaire des Belles Lettres. C’est pourquoi, afin d’apprécier toute la saveur et toute la beauté des écrits en monégasque, ce lien spécifique avec les lecteurs nous conforte dans l’idée qu’il faut se libérer de certaines idées, certes justes, mais applicables à un autre contexte socioculturel et socio-langagier (cf. supra).

 

3.2.- la relation auteur/lecteur comporte une autre dimension : « connaître soi-même, il fut un temps une exigence de sagesse individuelle. Aujourd’hui, c’est une exigence de sagesse collective. Mais en littérature, le manque de connaissance de soi-même semble être la règle de notre société. […] Bien que l’on en parle beaucoup, la notion de culture populaire est dominée par un esprit missionnaire et paternaliste qui masque en réalité, une situation de l’impossibilité »  [R. Escarpit, 1992]

                Or  nous savons qu’il existe une sorte d’empathie entre l’auteur et son lecteur, empathie surdéterminée par un mode de vie commun dans un tout petit pays. De plus, utiliser la langue locale c’est faire référence à la culture locale ; le refus des règles et la recherche de l’authenticité ont potentialisé les apports linguistiques et socioculturels. En étant lui-même, l’auteur en monégasque est forcément un représentant de toute la communauté et le « connais-toi toi-même » individuel se reflète et se comprend dans le « connais-toi toi-même » social.

                C’est pourquoi, comme nous le verrons en étudiant l’utilisation de la langue (cf. infra), la communication établie par l’écrivain en monégasque avec son lecteur est de l’ordre de la proximité.

                Dans cette écriture, la fonction pratique qui a pour but d’établir, de maintenir et même d’interrompre la communication, et quelquefois la fonction créative qui relie le message au lecteur ont un rôle particulier et déterminant.

                Les grandes littératures laissent peu de place à ces fonctions. Ici, elles en deviennent, surtout en ce qui concerne la fonction phatique, presque une fonction poétique car c’est dans la structure même du discours en monégasque qu’elles puisent leurs racines. Aussi les textes sont remplis de sous-entendus d’  « appels » au lecteur mêlés à des réponses que le lecteur lui-même aurait posées. Nous ne citerons que deux exemples :

.1- «  cusci furessa,per se fa üntende ün munegascu : bon vucabülari indigente e idee – nun t’ufende –  scarse ». L. Barral [1983 p. 14]

Traduction littérale : « ainsi il faudrait pour se faire entendre (comprendre) en monégasque : (un) bon vocabulaire indigent et (des) idées – ne t’offense pas – rares. »

.2- Le lecteur parle au poète qui a choisi d’écrire en monégasque. C’est une fin de conversation dont on peut aisément en rétablir le début. Il faut y noter le rôle de la ponctuation qui met en relief l’idée d’une éventuelle mauvaise compréhension.

« De fore pe’ i figlioei ?... Ma tü si matu ? e scrite ün munegascu… per de ciü !... »

Traduction de l’auteur : « Des fables pour les enfants ? Es-tu fou ? et en monégasque… par-dessus le marché ! »  L. Notari  [1941 – Üntra nui]

 

 

4.- Comment les auteurs en monégasque utilisent-ils leur langue ?

 

4.0.-

4.0.0.- Il faut d’abord préciser à nouveau que le monégasque est considéré, d’un certain point de vue, comme un dialecte. Quelques-uns ont une représentation des dialectes très particulière. Ils vont jusqu’à imaginer que ces parlers ne sont pas sous-tendus par une grammaire, que l’on peut s’en servir  « n’importe comment », en somme, pour ceux-là, le dialecte n’est pas une langue, c’est presque un charabia (cf. supra).

                Mais les linguistes savent bien, depuis longtemps, que chaque « patois » est doté d’une grammaire implicite basée sur des lois, celles [Chomsky, 1962] d’un lexique suffisant aux besoins des locuteurs, d’un système phonologique et de structures de discours. Ajoutons à cela que la sémantique est aussi universelle et que les codes linguistiques sont évolutifs et adaptables aux nécessités langagières des membres de la communauté. On comprendra que le monégasque est une langue à part entière.

                Ce n’est que du point de vue sociolinguistique que le dialecte n’est pas une langue à tous les effets : son utilisation ne s’étend pas à tous les actes langagiers, par exemple, ce n’est pas la langue en usage dans l’administration (cf. supr).

 

Le cas du monégasque est encore particulier puisqu’il a été pendant des siècles le parler presque exclusif d’une population qui vivait dans une sorte d’autarcie à cause de son environnement géographique : prise entre montagnes et mer, la Principauté a communiqué avec le reste du monde jusqu’au début du XIXème siècle par voie maritime. Il existait évidemment quelques chemins qui la reliaient aux villages voisins mais ils étaient peu nombreux et peu importants : c’étaient presque des sentiers.

                Le contexte historique était aussi prégnant puisque Monaco a été depuis fort longtemps, un état souverain gouverné par la même famille régnante : les Grimaldi.

                Dans ce milieu socioculturel spécifique le monégasque est ressenti comme une langue, même du point de vue sociolinguistique.

                De toute façon le monégasque est, d’un point de vue linguistique strict, une langue qui servait aux besoins d’une communauté paysanne et qui s’est adapté à partie de la création de Monte-Carlo à une société urbaine par l’intermédiaire d’emprunts et de néologismes, comme toutes les langues, même « les grandes langues ».

 

4.0.1.- Le fait que le monégasque se comporte d’un point de vue sociolinguistique comme dialecte a pourtant déterminé l’utilisation  qu’en ont fait ses écrivains.

                Le dialecte est circonscrit à une aire géographique donné ce qui lui confère un rôle spécifique : il est un signe de reconnaissance, un symbole d’appartenance à une terre et à une communauté : les niveaux de langue sont en nombre très réduit, le même langage doit servir à tous puisqu’il est la marque de l’identité commune. Les différences de niveaux de langue perdent de leur pertinence et l’on gomme ainsi aisément des qualificatifs comme bas ou élevé.

                Les « grandes langues », au contraire, multiplient les différences de langage en fonction de l’aire géographique, de l’âge, du niveau socioculturel, du métier, de la classe sociale… La littérature s’inscrit généralement dans le cadre du niveau dominant : la classe sociale culturellement et souvent économiquement la plus élevée.

                En monégasque l’auteur s’adresse ainsi à toute la collectivité dans un parler vraiment commun. On comprend que dans ce contexte il est plus facile d’exprimer l’âme profonde du peuple tout entier et d’appliquer le « connais-toi toi-même » au pays dans son ensemble, que les tabous et ce qui est permis soient fonction non pas du groupe dominant, en ce qui concerne la littérature, du groupe culturellement dominant, mais de l’ensemble des monégasques.

 

4.0.2.- La prépondérance du code oral sur et dans l’écriture (cf. par ailleurs) confère aux textes en monégasque des caractéristiques spécifiques : tout se passe comme si l’auteur « parlait » à un lecteur connu. Le lecteur n’est donc pas une personne anonyme il est « potentiellement » connu. L’écrivain maintien ainsi le moment de l’énonciation dans le temps de l’énoncé (cf. infra).

 

 

4.1.- Système phonologique, grammaire de la phrase, discours et expression écrite.

 

4.1.0.- Système phonologique et fonction poétique.-

                Puisque les écrits en monégasque sont subordonnés à l’oral, la phonologie et la phonétique jouent un rôle important dans cet oral-écrit.

                Nous nous limiterons à signaler que le système des consonnes comporte de nombreuses occurrences palatales ou palatalisées. Tous ces s, S  (cf. ch)… apportent au système une forme de douceur qui donne au monégasque des caractéristiques esthétiques, appréciées comme telles par les auditeurs.

                En outre, le système vocalique est en harmonie avec le  système des consonnes. On y trouve aussi des voyelles orales et nasales, antérieures ou centrales très fermées : cf. i, in, ë, ën, ü, ün, qui sont par ailleurs dominantes dans le système verbal. Or, comme l’a démontré Y. Fontagy, et ce serait universel, ce type de voyelles a une fonction esthétique spécifique : il donne une impression de légèreté et de gaieté.

                Nous nous en tenons à ces données scientifiquement prouvées, nous ne nous étendrons pas sur le sentiment de beauté des mots, sentiment subjectif et en outre souvent fondé sur le pouvoir évocateur du sens (cf. lexique).

 

4.1.1.- Phrase et discours.-

                Avant d’étudier le rôle du lexique et de la sémantique nous examinerons brièvement celui de la phrase en monégasque et du discours dans la production écrite.

  1. La phrase :

Le monégasque a la même structure phrastique que les autres langues romanes. On doit d’ailleurs retrouver, dans certaines langues affinées, le processus que nous décrivons ici comme spécifique.

Nous ne présenterons pas, évidemment, l’ensemble de système grammatical. Nous nous en tiendrons à quelques points qui nous paraissent éclairer certains comportements langagiers à l’écrit.

Nous insisterons, en fait, d’abord, sur la deixis (moi-ici-maintenant  ou  identité-espace-temps) qui nous paraît déterminante en monégasque, non pas dans le style d’un auteur particulier, mais, au niveau de la langue commune. Nous évoquerons ensuite le rôle de la volonté du sujet parlant.

 

  1. le temps :

Le temps en monégasque est d’abord exprimé au moyen du système verbal : passé composé (le passé simple n’existe pas), l’imparfait, le présent et le futur.

L’aspect fini/non-fini n’apparaît qu’au passé, comme dans les autres langues romanes, grâce à l’opposition passé composé~imparfait.

La distinctio