Académie des Langues Dialectales
Aire linguistique romane : Monaco, Andorre, Belgique, Espagne
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30ème anniversaire (1982 - 2012)

Ecrire en monégasque : l’orthographe

Dominique Salvo-Cellario

Le monégasque est une langue d’origine ligurienne, plus précisément génoise. Cependant le parler actuel semble plus proche du dialecte de Sanremo (ligurien occidental)

 

Certes, cet idiome quasi millénaire n’a jamais eu de reconnaissance officielle puisqu’il n’a jamais été la langue de l’Administration. On en trouve cependant des traces dans quelques actes notariés et dans la correspondance que le Prince Antoine 1er adresse à sa fille Louise Hyppolite, Duchesse de Valentinois, de 1721 à 1729. Cette langue familiale reste donc orale jusqu’en 1927, date à laquelle, Louis Notari publie la première œuvre en monégasque «A legenda de Santa Devota ».          

A partir de 1860, Monaco se transforme avec la création de Monte-Carlo et la population augmente considérablement ( environ 1200 habitants en 1860 et 22000 en 1880). A côté de l’idiome ancestral se développe alors, un patois, sorte de pidgin, ancré dans la langue monégasque mais fortement influencé par les différents apports linguistiques (provençaux, piémontais, corses, liguriens) des nouveaux habitants. Ce  parler hybride s’avère être un fort vecteur d’intégration et de communication entre les nouveaux arrivants et la population locale. 

De plus, à cette époque, comme tous les dialectes, le monégasque est banni de l’école et menacé par l’emploi recommandé, au sein même des familles, du français, langue officielle et donc, langue de l’enseignement.                                  

L’intégrité et la survie de la langue monégasque sont ainsi menacées, à la fois, par ce “parler des rues “  et l’importance croissante des grandes langues véhiculaires.

Conscient de la fragilité de sa langue, L. Notari ressent l’urgence de la conforter par l’écrit. C’est donc un véritable travail de mémoire qu’entreprend ce premier écrivain monégasque: il s’agit de maintenir la langue parlée par l’écrit, idée obsédante maintes fois reprise par l’auteur et en particulier dans « Sunëtu per me’ mairegran », « Sonnet pour ma grand-mère »

Me’ maire gran, nu me r’ai mai ditu
Ch’u to belu parla che me’mparavi,
Era ün tesoru che me cunfiavi :
Forsci min eru tropu piciunëtu!..

E pœi, Nostru Signur Diu benedëtu!
Tü giamai ciü te r’imaginavi
Ch’u belu munegascu d’i toi avi
Cun min deveva more, meschinëtu

Püra, candu o capiu che, chëli rari
D’a me’ generaçiun che ru parlavu
Eru propi i darrei che l’unuravu,

Cin de pieta, mairegran, o cercau
De scrive u dialetu ch’o ümparau
Sciü i toi zenugli, ün mezu a tanti cari !

Grand-mère, tu ne me l’as jamais dit
Que ton beau parler que tu m’enseignais,
Etait un trésor que tu me confiais :
Peut-être, étais-je trop petit !…

Et puis, Seigneur Dieu !
Toi, jamais tu n’a imaginé
Que le beau monégasque de tes aïeux
Avec moi, devait mourir, pauvre malheureux !

Pourtant, quand j’ai compris que, ceux , peu nombreux,
De ma génération, qui le parlaient
Etaient vraiment les derniers qui l’honoraient,

Plein de pitié, grand-mère, j’ai cherché
A écrire le dialecte que j’ai appris
Sur tes genoux, avec tant d’êtres chers !

(traduction littérale)

 

Les principes établis par Louis Notari, fondateur de l’orthographe monégasque, perdurent jusqu’à nos jours. Nous les étudierons afin d’éclairer leurs applications, en particulier, le passage de la phonie à la graphie pour les voyelles et les consonnes, et, le placement de l’accent tonique . Nous présenterons aussi les quelques ajustements apportés par la suite,  nous exposerons enfin, les idées actuelles qui sous-tendent l’accentuation écrite.

 

 

1.Louis Notari : principes et applications

 

1.1. Principes

              

portrait-louis-notari

« Le désir de recueillir pendant qu’il en est encore temps, les vocables qu’employait la génération qui nous a précédés et que la génération qui nous suit ignore totalement, […] trouver le moyen le plus simple possible pour noter leur parler et ensuite essayer d’écrire comme nous parlions avec nos vieux, comme nous parlons encore entre nous » [ L.Notari 1927], c’est ainsi que s’exprime l’auteur en exposant ses objectifs littéraires et orthographiques dans le Préambule de « A legenda de Santa Devota », objectifs qu’il réaffirmera dans des « Avis aux lecteurs » lors de publications ultérieures : « A scarpëta de Margaritun » (1932), « Se paga o nun se paga » (1933), « Toca aiçi Niculin » (1937).

 

La problématique est clairement posée : l’écrit doit refléter l’oral tant au niveau de la langue qu’à celui de l’orthographe, la graphie doit être parlante à « l’œil ».

Etant proche des Félibres, il aurait pu s’inspirer de la graphie mistralienne, mais elle lui a paru inadaptée à la langue monégasque. Toujours dans un souci de simplification, il a opté pour la règle : à un phonème correspond, dans la mesure du possible, un seul graphème.

Ainsi, la voyelle [u] est transcrite  en monégasque, tandis que [y] ( cf. fr. lu) s’écrit  ü.

 

Ce sont les affriquées qui n’existent pas en français qui l’ont amené à complexifier le système graphique (cf. infra.) et il n’évitera pas, comme nous le verrons, les digraphies et même les tri graphies. Soucieux de maintenir ses lecteurs dans un cadre graphique connu, il s’appuiera pour les graphies complexes

  • sur le français, pour la transcription des voyelles nasales
  • sur l’italien, pour les affriquées, les fricatives et les vélaires.

On note d’ailleurs, dans ce système orthographique, une grande stabilité graphie/ phonie car

en général, chaque graphème n’est interprétable que d’une seule façon.

Cette simplicité est renforcée par le fait que les mots de la langue monégasque se terminent toujours par une voyelle et que l’on n’y rencontre pas de géminées à part rr et ss (cf.infra).

Cette orthographe apparaît donc, dans son ensemble, comme totalement phonologique et liée aux systèmes graphiques connus.

Pourtant, afin d’ancrer le monégasque dans la lignée des langues latines, il gardera quelques écritures étymologiques simples qui complexifie un peu le système de base.

 

« Ainsi, l’écrivain désire d’une part rendre compte de sa langue et d’autre part, évoquer les liens qui unissent le monégasque aux parlers voisins et surtout, à la langue mère, le latin. C’est pourquoi, la graphie oscille entre les considérations phoniques et synchroniques et les points de vue de l’étymologie et de la diachronie » [E.Mollo 1986].

 

1.2. Applications

1.2.1. Application aux voyelles

 

On sait que Louis Notari  a voulu écarter de la graphie tout signe superflu ou inapte à exprimer notre parler, la seule véritable règle étant : on n’écrit que ce que l’on entend.

 

[i] =  i              mila                 « mille »
[e] =  e   (cf. fr. « é »)      se    « si »
[y] = ü   (cf. fr. « u »)     qü    « qui »
[a] =                ma                «  mais »
[u] = u   (cf fr. « ou »)   luvu   « loup »
[o] = o                  o                 « ou »

 

     A cela nous ajouterons :

- que la voyelle écrite  œ  se prononce [e] comme le « é » du français café mais que, dans certains quartiers et dans le  patois des rues, il se dit [ø] comme dans le français « eux ».

Quelle que soit sa prononciation et Louis Notari l’indique lui-même, on l’écrit ainsi afin de rendre lisible l’étymologie. En effet, ce  œ  vient du o long latin,ex.  Latin noc:tem  > monégasque  nœte.

- qu’il existe en monégasque deux sons [i] . Le premier, le [i] bref comme dans le français « si » et un [i] long ou  [e]  très fermé que Louis Notari recommande d’écrire ë.

 ex .  mira   « admire »  mais  mëra  « pomme ».

Cependant, on peut remarquer que l’auteur ne tient pas toujours compte de cette suggestion et que ce son est souvent retranscrit  i.

 

Les voyelles nasales auraient pu être transcrites par la voyelle orale surmontée d’un tilde 

ex.   man   « main » aurait pu être écrite  mã.

Dans ce cas, Louis Notari a préféré utiliser le principe de familiarité avec une graphie connue et a donc retranscrit les voyelles nasales du monégasque comme celles du français, voyelle + n  mais, contrairement à cette langue, il y a,  en monégasque, une correspondance entre la voyelle orale et la voyelle nasale.

ex. en monégasque  in  =  [ĩ]  tandis que le « in »  français se lit [Ẽ]

 

Correspondance des voyelles orales / voyelles nasales à l’écrit

 

i     →     in         fin              « fin »
e    →     en         ben            «  bien »
ë    →     ën         tëntu         «  toit »
ü    →     ün        ün              «  un »
œ   →     œn       chœntu      « compte, conte »
a   →      an        man           « main »
u   →      un        munte        «  mont »
o   →      on        bon            « bon »

 

 

 

1.2.2. Application aux consonnes

 

L’alphabet monégasque possède 17 consonnes simples: b, c, ç, d, f, g, j, l, m, n, p, q, r, s, t, v, z   et, hormis,  c, g, r que nous étudierons plus tard, elles se lisent selon les règles de la graphie française.

   Le système consonantique a sans doute posé plus de problème à Louis Notari que le système vocalique. Il a su, cependant, éviter les graphies inutiles, non nécessaires à la prononciation.

   Ainsi ne trouve-t-on pas en monégasque, les h muets du français, « (il) honore »  unura,  pas plus que les graphies complexes issues des langues mères, « Christ »  cristu, «  photo »  fotu .

   On ne garde pas davantage les doubles consonnes étymologiques qui sont conservées en français bien qu’on ne les prononce pas, « annoncer »  anunça, « belle »  bela.

Il s’agit donc toujours d’appliquer le même principe : on n’écrit pas ce que l’on n’entend pas.

   On trouve cependant  rr   et  ss  à l’intervocalique. Pour le s,  il s’agit, comme en français de distinguer [s] →  ss de  [z]  →  s :  cassa  « louche »  mais casa  « maison »

Le cas du r est un peu différent puisqu’ on distingue à l’intervocalique deux r, le [R] uvulaire qui vient du latin rr , ex.  [teRa]  latin  terra  >  terra  « terre », et un  r palatal issu du latin  l ou  r   ex.  [teřa]   latin  tela    >  tera   « toile ».

Ainsi à l’intervocalique, le système monégasque fait la différence entre [R] uvulaire → rr  et

[ ř]  palatale →  r

 

   La complexification du système graphique des consonnes est dû aux affriquées [tS] et [dZ] qui existent en monégasque et en italien mais qui n’apparaissent pas en français sauf dans des emprunts  cf. « tchèque »  et « djinn ». Louis Notari a dû alors abandonner la référence à la graphie française et s’appuyer sur le système italien. Dans un souci de clarté et afin de ne pas être obligé de mêler les deux orthographes, il a préféré conserver pour les affriquées, la fricative [S] et les vélaires [k] et [g], le modèle de l’italien qui s’organise autour des lettres c et g.

Ainsi, le phonème [tS] (cf ; fr. tch) → c  devant i, e ;                      celu  « ciel »,  cin  « plein »

                                                        → ci  devant a, o, ü, u, œ          ciü  « plus »

       

            le phonème [dZ] (cf. fr. dj)  →  g devant i, e ;                    giru   « tour »

                                                        →  gi devant a, o, ü, u, œ        giancu  « blanc »

      

            le phonème [S] (cf. fr. ch)    →  sc devant i, e ;                   scirotu  « orange amère »

                                                         →  sci devant a, o, ü, u, œ       sciamu  «  essaim »

        

            le  phonème [k]                    →  c devant a, o, ü, u              coru     « chou »

                                                         →  ch devant i, e, œ                che   « qui »

 

            le phonème [g]                     →  g devant a, o, ü, u              gatu  « chat »

                                                         →  gh devant i, e, œ                gherra « guerre »

 

La fricative sonore [Z], il l’écrit  comme dans de nombreux mots français, ex. « jeu », car ce phonème n’existe pas en italien.

 

On peut regretter que Louis Notari ait d’abord transcrit le phonème yod de  famiya  [fam’iya] 

« famille »  gli →  famiglia. Il avait pourtant bien identifié ce phonème dès la préface d’A Legenda de Santa Devota (p.14)  « y  a le son de  l  mouillé qui se réduit à celui de yod ou  i consonne […] mais il doit être considéré comme une semi-voyelle, car il n’empêche pas la synérèse des deux syllabes qu’il devrait normalement séparer ». La graphie gli  qu’il a choisie évoque le  l palatal (l mouillé de l’italien). Il faut dire, à sa décharge, qu’à cette époque, certaines régions françaises maintenaient encore le  l  palatal de « papillon » et le yod de « payons » et que dans certains noms patronymiques monégasques, on retrouve cette fameuse écriture gli , Battaglia, Aureglia, Fenoglio, qui,  pourtant étaient prononcés [bat’aya], [auR’eya], [fen’oyo]

 

 

1.3. Rôle de l’étymologie

 

Nous savons que Louis Notari engageait les scripteurs à ne pas perdre de vue l’étymologie et de s’en tenir, autant que faire se peut, aux indications graphiques de la langue mère. Ce procédé a eu, bien sûr, l’inconvénient de contrarier son souci de simplification. Aussi n’a-t-il

respecté ce principe que dans le cas de graphème unique.

[k]  →  q     qatru  « quatre »

   mais  c     casa    « maison »

 

[s]  →  s     sei      «  six »

   mais  ç    çentu  « cent »

 

[z]  → s    mese    « mois »

   mais z   meze    « demies »

(concernant œ cf. infra )

 

1.4. L’accentuation

 

Louis Notari (1927 p.15) s’est penché sur le problème de l’accentuation de la langue écrite en s’appuyant sur la langue orale : « comme règle générale de l’accentuation, les mots terminés par une voyelle sont accentués sur l’avant-dernière syllabe et toutes les finales en consonnes portent l’accent. Je n’ai marqué l’accent que lorsque le mot n’est pas accentué d’après cette règle générale ; je l’ai aussi marqué sur les monosyllabes verbaux…» Ainsi distingue-t-il   parla  accentué sur l’avant-dernière syllabe de  parla  accentué sur la dernière syllabe. Mais la simplicité de cette règle ne concorde pas avec la réalité du système monégasque, en particulier pour les finales consonantiques qui, certes,  sont très rares et n’apparaissent que dans les emprunts ou les mots savants  ex.  bunür   « bonheur » 

La seule consonne qui apparaisse à la finale est le  et l’on sait qu’il s’agit de la marque de la nasalisation de la voyelle ; c’est le cas des terminaisons verbales de la troisième personne du pluriel qui se terminent par une voyelle nasale. Or,  pour Louis Notari,  la voyelle s’est oralisée et ne s’écrit donc plus avec le n final, ex.  cantun  « ils chantent » devient alors cantu. Il peut donc appliquer la règle de l’accentuation précédemment énoncée car cantu devient régulier. Dans ce cas, l’application de son procédé devient litigieuse puisqu’ apparaît  alors une confusion entre la première personne du singulier cantu  et la troisième personne du pluriel.

Les locuteurs actuels semblent tenir à marquer cette différence.

 

2. Normalisation et harmonisation

2.1.  Normalisation

 

Le système orthographique proposé par L. Notari est  simple et clair. Il ne s’agit pas pour le scripteur d’aujourd’hui de contester ce code et les œuvres des anciens écrivains sont toujours présentées dans la graphie d’origine. On trouve pourtant chez certains des erreurs de segmentation de mots, dues au souci constant de transcrire fidèlement l’oral, sans avoir fait au préalable une analyse linguistique. A leur décharge, le code graphique existe depuis 1927 mais la première grammaire et le premier dictionnaire n’apparaissent qu’en 1960. Ainsi  ünt’u  « dans le »  est écrit par certains  ün tu. L’oral est conservé, le texte reste lisible mais la limite des mots est fausse. Ces confusions n’interviennent que lors de l’emploi de l’élision, donc au niveau morphonologique et non pas au niveau strictement syntaxique ou lexicale. Le système est par ailleurs parasité par le traitement des voyelles initiales à l’oral. Si, en monégasque, les mots peuvent commencer par une voyelle, dans l’utilisation usuelle, celle-ci est souvent élidée ex.  [aspet’a ] →  [spet’a],  [epifan’ia] → [ pifani’a] .

 

Dès 1960, tous les instruments pour le traitement de la langue étaient réunis. Cependant, en 1976,  l’introduction de l’enseignement obligatoire du monégasque à l’école, a mis en évidence quelques imperfections . Tant que l’écriture du monégasque ne concernait que des scripteurs et des lecteurs qui connaissaient parfaitement la langue, les quelques imprécisions du système orthographique n’avaient pas d’importance. En revanche lorsqu’il s’est agit de l’enseigner à tous, une normalisation s’est imposée. Ainsi les nouveaux  locuteurs pouvaient avoir accès, eux aussi, au moins à la lecture, par le biais d’un code harmonisé. C’est pourquoi, pour aider les professeurs de monégasque, en 1983, le Prince Rainier III a créé la Commission pour la Langue Monégasque chargée de cette harmonisation et de la création de néologismes nécessaires à l’adaptation du lexique au monde moderne.  

 

2.2. Harmonisation

 

 Les premiers réajustements ont donc été surtout un travail d’harmonisation.

 

2.2.1. La voyelle ë

 

On sait que Louis Notari qui, pourtant faisait la différence à l’orale, a souvent transcrit le i long et le i bref,  par la seule voyelle  i. Ses successeurs, qui étaient déjà dans un bain linguistique francophone, ont eu, eux, beaucoup plus de mal à faire la différence auditive entre ces deux voyelles par interférence avec le français qui ne possède qu’un seul i .

Les vieux enregistrements montrent bien que la différence existe mais les locuteurs du parler populaire prononcent cette voyelle [e]. Ainsi, nous avons deux groupes de locuteurs dont l’un, réalise la voyelle en [i] et l’autre, en [e]. Afin que, tous puissent retrouver leur système, il faut maintenir ce graphème  ë que chacun prononcera selon son propre code oral. Ce procédé,  a, de plus, l’avantage de distinguer nettement des paires minimales devenues, pour certains, homophones,  mira [ mi’řa]  « cible »  ≠   mëra  [m’iřa] « pomme »  ≠  mera  [m’era]  « maire »

- Si l’on choisit la transcription [i] →  i , cela entraîne une confusion entre  mira  et  mëra, tous deux écrits  mira.

- Si l’on choisit la transcription [e] → ë, cela entraîne la confusion entre  mëra et  mera, tous deux écrits mëra.

On voit donc bien la nécessité de conserver ce phonème.

 

 

2.2.2. La voyelle œ

 

Cette voyelle est, selon les quartiers, prononcé [e] ou [ø] . Le groupe représentatif du niveau de langue « correct » et le document de 1864 [R. Arveiller, 1967, p.391] indiquent clairement la prononciation [e]. Comme nous l’avons écrit plus haut, Louis Notari a choisi l’orthographe étymologique  œ mais, comme à l’oral, on réalise plutôt cette voyelle en [e], il est difficile d’en rétablir l’origine, ex. [st’emegu] →  stœmegu  « estomac ». En fait, au cours de nos études,  nous nous basons d’abord sur la prononciation des locuteurs de certains quartiers et sa réalisation dans le parler populaire, avant d’entreprendre une recherche étymologique. Néanmoins, il en a fallu retrouver toutes les occurrences afin d’en normaliser l’orthographe tout en permettant à chacun de lire à sa convenance.

 

2.2.3. L’étymologie

 

Les graphèmes étymologiques sont, nous l’avons vu, peu nombreux et même dans l’œuvre de L. Notari, leur transcription est labile  ex.  qandu  « quand »  che  « que »  mais  qü  « qui ? »

La Commission et les professeurs ont essayé d’en systématiser l’écriture en fonction de l’étymologie.

 

 

2.2.4. Les mots composés

 

La graphie des mots composés en monégasque oscille entre le modèle français, ex.  Munte Carlu  «Monte-Carlo »  alors que le mot est senti comme une seule unité lexicale, comme en témoigne la présence du  u non accentué, et le modèle italien, ex.  Muntecarlu,  baijadona  « coquelicot » (baija dona). La problématique n’est pas encore résolue.

 

2.2.5. Les articles contractés  

 

   Contrairement au français où, par exemple du  =  de le,  au = à le, en monégasque  du vient de de  u  → d’u  et  au  vient de a  u . On ne peut donc pas écrire  du   ni  au  sur le calque français car il n’y a pas lieu de rassembler dans une seule occurrence ces articles qui ne sont pas contractés.

 

 

2.2.6. Le préfixe in

 

Le préfixe  in est de l’avis même de L Notari prononcé [ ĩ ] , [ẽ] ou [ữ]  selon les affinités du locuteur avec le voisinage ligurien ou provençal. Il semble cependant que la prononciation typiquement monégasque soit  [ữ] et c’est pour cette raison que dans les manuels scolaires on a généralisé la graphie  ün  correspondant à cette prononciation.

 

 

3. L’accentuation

 

Nous parlons de l’accent à l’écrit qui reproduit l’accent tonique oral car, il n’existe pas en monégasque de signes diacritiques, comme les accents en français, pour marquer la différence de timbre entre les voyelles. Nous savons (cf. infra) que Louis Notari avait trouvé une manière optimale de marquer l’accent tonique mais :

  • il ne faisait pas la différence entre le [u] oral et le [ữ] nasal des terminaisons verbales
  • il utilise pour marquer cet accent  les signes diacritiques de l’imprimerie traditionnelle et plus spécialement le [e]  è  « il est »  ce qui influe sur la prononciation du lecteur qui, alors lit  [E],  ce qui est faux en monégasque

      -    il part de l’oral pour déterminer l’antépénultième, or, étant donné la graphie italienne       utilisée  pour les affriquées et les fricatives, cela amène à des confusions.

       ex. cacia  « chasse », l’accent tonique est bien sur la voyelle ante pénultième à l’oral   mais pas à l’écrit. Pour bien lire ce mot dans la graphie de L.Notari, il faut que le lecteur maîtrise la langue orale. Or, à l’école, les élèves qui ne sont pas en immersion dans la langue ne peuvent en prévoir la prononciation. Nous nous sommes donc orientés vers une conception différente : nous partons de l’écrit pour retrouver un oral correct. Aujourd’hui, l’accent régulier porte sur l’avant-dernière voyelle de l’écrit, les accents irréguliers étant systématiquement notés à l’aide d’un petit trait droit pour ne pas interférer avec les graphies existantes dans les systèmes voisins. ex. [k’atSa]  s’écrira  cacia,   [S’ia]   scia  « sillon » mais [S’a]  scia  « madame »  ce qui restitue bien l’oral.

 

 

Conclusion

 

Louis Notari a eu le grand mérite d’avoir établi les bases d’écriture du monégasque et ses choix ont été rationnels et conformes à l’objectif qu’il s’était fixé : restituer le plus fidèlement

possible mais aussi conserver la langue orale de ses aïeux. Il a su composer habilement avec les modèles connus des grandes langues véhiculaires pour aboutir à un code orthographique simple. Cette graphie simplifiée, reproduisant pourtant fidèlement l’oral sans négliger pour  autant  l’étymologie et adoptée à  une époque où aucune étude sur la langue n’avait encore été réalisée, démontre chez L. Notari des talents de linguiste et une parfaite maîtrise intuitive de sa langue maternelle. La justesse de ses choix a donné ainsi une grande stabilité à l’écriture du monégasque qui, malgré quelques aménagements, n’a guère évolué depuis 1927 et permet aujourd’hui, à tous nos jeunes locuteurs / scripteurs  qui ne bénéficient pas de bain de langue, de maîtriser rapidement la lecture et l’écriture et donc d’avoir accès à la littérature monégasque. Il est parti de l’oral pour l’ancrer dans l’écrit et aujourd’hui la jeune génération se sert de cet écrit, du visuel, pour retrouver l’oral. Il a donc, par là-même, atteint le but qu’il s’était fixé : la survie de l’usage de sa langue. Enfin son travail a permis à ses compatriotes  d’écrire à leur tour, sans être arrêtés par la barrière de l’orthographe et ainsi créer une véritable littérature monégasque.

 

 

                                                                                 Dominique Salvo

 

 

Bibliographie

 

 

Arveiller R.  - 1967, Etude sur le parler de Monaco, Monaco, Imprimerie Nationale de Monaco

 

Barral L. – 1983, Dictionnaire  français-monégasque, Imprimerie Testa

 

Frolla L. – 1963, Dictionnaire monégasque- français, Imprimerie Nationale de Monaco

 

Mollo E.- 1983, « Les deux parlers de Monaco (application aux voyelles) » in Actes du 6ème        Colloque de l’Académie des Langues Dialectales, Monaco

                 1986, in P. Cherici-Porello, Mesccia, Imprimerie Testa